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A Birba di Zalana : la quête, le partage et la mémoire d'un village corse

Étude ethnologique d'une tradition orale de la pieve di a Serra

Dessin en noir et blanc du village de Zalana, avec ses maisons, son clocher et les montagnes environnantes

Zalana — illustration fournie pour cet article.

À Zalana, village de la Corse orientale appartenant à l'ancienne pieve di a Serra, le dernier jour de l'année est marqué par une tradition singulière : a Birba.

Le 31 décembre, les habitants parcourent les maisons du village en chantant, demandent des provisions et adressent leurs vœux aux familles qui les accueillent. Ceux qui refusent de donner peuvent, en revanche, devenir la cible d'imprécations volontairement moqueuses.

Derrière son apparente simplicité, la Birba conserve le souvenir d'une société rurale où la solidarité ne relevait pas seulement d'une qualité individuelle, mais d'une obligation morale envers la communauté.

La coutume possède également une dimension linguistique et territoriale remarquable. Ses chants évoquent la mendicité, les ressources agricoles, les relations entre habitants et jusqu'aux noms de lieux appartenant à la mémoire de Zalana.

Le témoignage de Robert Tozzi, recueilli par Mario Grazi dans Corse-Matin le 29 décembre 2006, constitue une source précieuse pour comprendre son déroulement à la fin des années 1960. D'autres témoignages, notamment celui de Martin Marchetti publié en 2023, permettent d'en suivre la transmission jusqu'à notre époque.

Birba, birbante et circadaghju : une tradition de quête

Le nom même de la Birba mérite attention.

Il peut être rapproché de birbante, terme appartenant à une famille lexicale présente dans les langues corse et italienne, associée notamment aux coquins, aux vagabonds et aux personnes vivant d'expédients.

Dans le contexte de cette tradition, le rapprochement avec le circadaghju, le quêteur ou mendiant, est particulièrement éclairant.

Le circadaghju est celui qui va demander, qui parcourt les maisons pour solliciter une aide ou de la nourriture.

C'est précisément le geste central de la Birba.

Le rapprochement lexical ne démontre cependant pas, à lui seul, une dérivation étymologique directe du nom de la fête à partir de birbante.

Une source linguistique intéressante est fournie par Petru Casanova dans son lexique Ghjochi è ghjoculi, publié par l'ADECEC. Il relève le mot birba au sens de coquinerie, mais également comme désignation d'une coutume de la Saint-Sylvestre, décrite comme un défoulement hivernal comparable, dans son caractère festif, au carnaval.

Cette attestation confirme que la Birba appartient à un ensemble de pratiques populaires associées à la fin de l'année et aux réjouissances collectives.

À Zalana, elle conserve toutefois des caractéristiques particulières, notamment son chant, ses références territoriales et l'organisation de ses tournées.

Une pratique de solidarité dans la Corse rurale

Dans l'ancienne société agropastorale corse, les ressources alimentaires constituaient l'une des principales formes de richesse.

Les céréales, le vin, les produits de l'élevage et les provisions conservées pour l'hiver représentaient autant de garanties contre les difficultés de la mauvaise saison.

Toutes les familles n'en disposaient pas en quantités égales.

La Birba reposait précisément sur une forme de redistribution : demander aux familles les mieux pourvues de contribuer à un repas collectif.

Dans son article du 29 décembre 2006, Mario Grazi rappelle que la coutume consistait à solliciter boissons et victuailles auprès des familles les plus riches du village.

Le geste de donner avait donc une signification sociale.

Il permettait de participer aux réjouissances communes, mais exprimait aussi la reconnaissance d'un devoir de générosité envers les autres membres du village.

Il serait cependant réducteur de présenter la Birba uniquement comme une ancienne pratique d'assistance aux pauvres.

La quête s'accompagnait de chants, de plaisanteries, d'une certaine liberté de parole et de réjouissances collectives.

La solidarité et la fête étaient indissociables.

Une organisation particulière entre quartiers et générations

Le témoignage de Robert Tozzi apporte des précisions remarquables sur l'organisation ancienne de la Birba.

À la fin des années 1960, la célébration ne consistait pas en un cortège unique réunissant indistinctement tous les habitants.

Elle était organisée selon l'âge et l'appartenance aux quartiers du village.

Les enfants de 7 à 15 ans ouvraient les festivités. Ceux de l'Aghjale et du Pianellu effectuaient une tournée commune, tandis que ceux de la Costarella et de Velfasca constituaient un autre groupe.

Les hommes prenaient ensuite le relais.

Ils se retrouvaient pour poursuivre la quête à travers le village, parfois jusqu'au petit matin.

Selon Robert Tozzi, cette seconde partie de la fête se déroulait au rythme des chansons, des boissons et des plaisanteries.

Le produit de la collecte permettait aux participants de se retrouver pour partager ce qui avait été donné.

Cette distinction entre enfants et hommes est particulièrement intéressante d'un point de vue ethnologique.

Elle montre que la Birba reproduisait certaines divisions de la société villageoise tout en permettant, à l'occasion du passage à la nouvelle année, de réunir les habitants dans une même célébration.

Les enfants découvraient la coutume à l'échelle de leurs quartiers. Les adultes poursuivaient ensuite une pratique collective dans laquelle la fête occupait une place plus importante.

La chanson de la Birba : une parole transmise

La chanson constitue l'un des éléments essentiels de la Birba de Zalana.

Elle annonce l'arrivée des quêteurs, interpelle les occupants des maisons et accompagne les demandes de générosité.

La version présentée ici appartient à la tradition orale locale. Elle a été transmise comme ayant été rapportée par Antoine Robert Tozzi, notamment lors d'entretiens avec FR3 et Corse-Matin en 1999.

L'article de Mario Grazi paru dans Corse-Matin le 29 décembre 2006 confirme directement le témoignage de Robert Tozzi et rapporte plusieurs paroles de la quête, ainsi que les imprécations réservées aux maisons fermées.

Les archives originales des entretiens de 1999 n'ayant pas été consultées, cette date reste une information issue de la transmission du témoignage.

A Birba di Zalana — Le chant traditionnel

Le chant et les bénédictions

A la birba techja techja
Ch'ella s'affacchi la vechjetta
E s'ella ùn si vole affaccà
Calci è pugni liccherà.

Chi v'appiate tante botte di vinu
Quant'ellu ci hè petre in San Gavinu
Chi v'appiate tante somme di granu
Quant'ellu ci hè petre in Sant Appianu.

Autre passage de la demande de charité

À la casa di u signore
Fateci la carità
Per carezza o per amore
Chì a Birba ghjunghje avà

Lorsque les habitants ne donnent pas — Les imprécations

Appiate tante zecche à u culu
Quantu ci hè petre ind'è issu muru
Chjudite porte è purtellini
Chì u tonu vi macini

Le premier passage et les bénédictions reproduisent exactement la version communiquée pour cet article. Le passage de demande de charité et les imprécations sont conservés dans la version précédemment transmise. L'ordre d'exécution entre ces différentes séquences reste à confirmer par les témoignages oraux.

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Les bénédictions : San Gavinu et Sant Appianu, une géographie de l'abondance

Les bénédictions de la Birba sont particulièrement révélatrices de l'ancienne économie rurale et de la manière dont la tradition orale s'appuie sur le territoire.

Elles souhaitent aux habitants généreux une quantité considérable de vin et de grain.

Le vin est évoqué en botte, autrement dit en tonneaux ou fûts, et le grain en somme, ancienne expression de quantité ou de charge dont la valeur exacte peut varier selon les usages.

Ces deux ressources n'ont rien d'anodin.

Dans une société agricole, elles représentent l'approvisionnement domestique, les réserves et la prospérité.

Mais la particularité des bénédictions réside surtout dans leurs comparaisons.

Le chant souhaite autant de tonneaux de vin qu'il y a de pierres à San Gavinu et autant de charges de grain qu'il y a de pierres à Sant Appianu.

San Gavinu et Sant Appianu sont ici deux noms de territoires de la mémoire locale.

Ces références ne doivent donc pas être interprétées automatiquement comme la désignation de deux églises ou de deux édifices religieux.

Le nombre supposé considérable de pierres présentes sur ces territoires sert de mesure symbolique de l'abondance.

La richesse souhaitée devient aussi vaste et difficile à dénombrer que les pierres du paysage.

Cette construction poétique présente un intérêt ethnographique important.

Elle montre que la tradition orale utilise des références immédiatement compréhensibles pour les habitants du pays.

Les lieux sont nommés sans explication, précisément parce qu'ils appartiennent à une géographie familière.

Le chant conserve ainsi une part de la microtoponymie de Zalana et de son environnement.

Il contribue à transmettre les noms du territoire en même temps que les paroles et les gestes de la coutume.

La localisation cadastrale précise de San Gavinu et de Sant Appianu reste néanmoins à documenter.

Les imprécations : la satire au service du partage

La Birba ne se limitait pas aux bénédictions.

Lorsque les occupants d'une maison refusaient de participer à la quête, le chant pouvait devenir nettement plus agressif.

Les quêteurs souhaitaient alors aux habitants autant de tiques sur le derrière qu'il existait de pierres dans leur mur, avant d'invoquer le tonnerre contre leur maison.

Ces paroles appartiennent à un registre satirique, excessif et volontairement provocateur.

Leur signification ne peut être comprise sans tenir compte de leur contexte rituel.

Il ne s'agissait pas d'une véritable menace, mais d'une sanction symbolique et humoristique.

La générosité était récompensée par des souhaits de prospérité. Le refus de donner exposait à la dérision publique.

Cette opposition permettait de rappeler les attentes de la communauté sans recourir à une contrainte matérielle.

La parole chantée occupait ainsi une fonction de régulation sociale.

Le caractère outrancier des imprécations relevait de l'exagération populaire, de cette macagna dans laquelle la moquerie et l'irrévérence deviennent des moyens d'expression collective.

Le témoignage recueilli en 2023 auprès de Martin Marchetti indique d'ailleurs que les paroles destinées aux personnes refusant de donner étaient surtout chantées pour plaisanter, les maisons participant généralement à la collecte.

Une liberté festive propre à la Saint-Sylvestre

La date du 31 décembre participe également à la signification de la Birba.

Dans les sociétés rurales, les changements de saison et les passages du calendrier ont souvent été accompagnés de rites collectifs.

Le passage à la nouvelle année constituait une occasion particulière de formuler des vœux, d'échanger des dons et de se réunir.

À Zalana, la Birba associait ces différents éléments.

Les bénédictions souhaitaient l'abondance pour l'avenir. Les dons permettaient de préparer une célébration collective. Les chants et les plaisanteries introduisaient une liberté momentanée dans les rapports sociaux ordinaires.

Robert Tozzi évoquait notamment les tournées masculines qui se prolongeaient tard dans la nuit.

Les participants pouvaient, au retour, faire entendre leurs chants devant les maisons et réveiller les habitants.

Cette liberté particulière correspond à ce que l'ethnologie peut décrire comme une forme de licence festive : pendant un temps limité, certains comportements habituellement considérés comme déplacés deviennent tolérés parce qu'ils appartiennent à la tradition.

Il convient cependant de ne pas attribuer automatiquement à la Birba une origine antique.

Des rapprochements avec les Saturnales romaines et d'autres fêtes hivernales peuvent être proposés à titre comparatif, mais ils ne prouvent pas une filiation historique.

L'ancienneté précise de la coutume de Zalana demeure inconnue.

Robert Tozzi : la mémoire d'une Birba ancienne

Portrait dessiné en noir et blanc d’Antoine Robert Tozzi

Antoine Robert Tozzi — portrait fourni pour cet article.

L'article de Corse-Matin du 29 décembre 2006, intitulé « Zalana renoue avec la Birba », représente un document essentiel pour comprendre l'évolution de cette coutume.

Le journaliste Mario Grazi y donne la parole à Robert Tozzi, qui évoque les souvenirs de la Birba à la fin des années 1960.

Le témoin décrit les tournées des enfants, leur répartition entre les quartiers, les festivités des hommes et les paroles chantées devant les maisons.

Il évoque également les boissons et les provisions demandées au cours de la quête.

Mais son témoignage exprime aussi une inquiétude : celle de voir les plus jeunes perdre progressivement la connaissance des chants et du sens traditionnel de la fête.

La modernisation des loisirs et les transformations de la vie villageoise avaient contribué à modifier la manière de célébrer le passage à la nouvelle année.

Robert Tozzi souhaitait voir la Birba retrouver son rôle d'animation collective du village.

L'article publié en 2006 témoigne donc d'une volonté de renouer avec une coutume dont certaines pratiques s'étaient affaiblies.

Cette démarche est elle-même intéressante sur le plan ethnologique : une tradition ne se transmet pas nécessairement de manière ininterrompue et immuable.

Elle peut connaître des périodes de recul, puis être réinvestie par ceux qui souhaitent lui redonner une place dans la vie collective.

Une tradition toujours vivante

Un reportage publié par Corse Net Infos le 1er janvier 2023 montre que la Birba demeure une fête importante à Zalana.

Martin Marchetti, interrogé à cette occasion, explique avoir connu cette coutume dès son enfance et voir désormais son petit-fils y participer.

Le reportage décrit une tournée réunissant plusieurs générations, parcourant les quartiers du village en chantant les comptines traditionnelles.

Les participants recueillent notamment des boissons, des gâteaux et des figatelli, ensuite partagés lors d'un repas collectif.

La Birba contemporaine conserve donc les principales composantes de la coutume ancienne : la visite des maisons, le chant, le don et le partage.

Son rôle social a néanmoins évolué.

La quête ne répond plus nécessairement à une situation de nécessité alimentaire. Elle permet désormais de maintenir les liens entre les habitants et de transmettre une pratique commune aux nouvelles générations.

Les personnes installées hors du village peuvent également revenir spécialement pour cette occasion.

La tradition devient alors un moment de retrouvailles, capable de réunir ceux qui résident à Zalana toute l'année et ceux qui continuent à y conserver des attaches familiales.

Un reportage de France 3 Corse, consacré à la Birba de Zalana en 2008-2009 et conservé sur Dailymotion, constitue également une référence audiovisuelle de cette période.

La Birba, un patrimoine culturel immatériel

La Birba de Zalana présente plusieurs dimensions qui justifient pleinement son intérêt ethnologique.

Elle constitue d'abord un témoignage des anciennes formes de solidarité rurale, dans lesquelles la nourriture et les ressources disponibles faisaient l'objet d'échanges entre les membres d'une communauté.

Elle révèle également une organisation sociale précise, fondée sur les générations et les quartiers du village.

Elle conserve ensuite une pratique poétique et linguistique originale, où le chant sert à annoncer la quête, à formuler des vœux et à sanctionner symboliquement le refus de partager.

Enfin, ses références à San Gavinu et Sant Appianu montrent combien la tradition orale peut contribuer à préserver la mémoire des lieux.

Ce patrimoine ne se limite donc pas à quelques paroles anciennes.

Il rassemble des gestes, des connaissances, des formes d'humour, des relations sociales et une représentation particulière de la communauté villageoise.

Sa conservation suppose de préserver les témoignages, de documenter les variantes locales des chants et de transmettre leur signification aux générations suivantes.

La Birba de Zalana n'est pas simplement une fête du dernier jour de l'année. Elle conserve la mémoire d'un monde rural dans lequel demander, donner, chanter et partager participaient à la cohésion du village.

À travers cette tradition, Zalana entretient une part de son histoire sociale, linguistique et territoriale.

Et tant que les habitants continueront à parcourir ses ruelles le 31 décembre, la Birba restera autre chose qu'un souvenir : une tradition vécue.